Laurent Ledoux's blog

Face aux bouleversements qui secouent le monde et aux nouvelles puissances industrielles telles que la Chine ou l’Inde, l’Europe paraît souvent en perte de vitesse et démunie. Et cela continuera probablement si l’Europe croit devoir concentrer toutes ses forces dans cette concurrence économique entre nations et régions du monde, bien ancrée dans le paradigme industriel de ces derniers siècles.

Or les crises écologiques et sociales qui minent de plus en plus l’économie mondiale et toutes nos sociétés signalent une nécessité de dépasser au plus vite ce paradigme industriel. Et pour ce faire, il nous faut penser et construire le nouveau paradigme à venir.

Comme le montre l’histoire, cela requiert d’articuler les progrès de nos connaissances scientifiques à un progrès éthique, à nos façons d’organiser nos relations, non seulement entre nous, mais également entre les êtres humains et le reste de la nature, dont nous faisons partie.

Malgré ses faiblesses, l’Europe a été, à plusieurs reprises dans le passé, le berceau de pensées qui ont induit de tels changements de paradigme. Et nombreux sont ceux, en Europe et au sein des Institutions Européennes, qui restent convaincus aujourd’hui du potentiel transformateur de l’Europe et en Europe. Mais elle ne pourra pleinement jouer ce rôle que si elle prend conscience de ce potentiel et est prête à assumer ce rôle difficile. Car ce combat est bien plus ardu que la lutte économique avec les autres parties du monde : il s’agit avant tout d’un combat avec nous-mêmes, d’une remise en cause déstabilisante des idées mêmes qui ont permis notre essor industriel durant les derniers siècles, des bienfaits de cet essor et mais aussi ses dérives.

Un chantier immense s’ouvre donc à nous. L’asbl Philosophie & Management a choisi de contribuer à cette réflexion en consacrant son nouveau cycle de séminaires à la question de savoir si « l’intelligence de la nature peut révolutionner le management ? ». Dans ce qui suit, nous détaillons pourquoi cette question nous semble si cruciale et comment elle s’inscrit dans une réflexion plus large qui gagnerait également à être menée au niveau des institutions européennes.

***

Selon le philosophe J. Baird Callicott (dont l’œuvre servira de fil rouge au nouveau cycle de séminaires de Philosophie & Management), chaque modification importante de la définition de “nature” va de pair avec une modification du projet humain, de la civilisation. Callicott note que tout au long des deux mille cinq cents ans de la tradition philosophique occidentale, les évolutions en philosophie morale ont suivi les évolutions en philosophie naturelle, sur lesquelles elles se sont ajustées, le plus souvent avec un décalage d’un siècle. Ainsi, Platon et Aristote ont recomposé le tableau du monde à peu près un siècle après les efforts des présocratiques, tels Anaximène ou Héraclite.[i] Descartes et Hobbes ont fait de même après la révolution copernicienne.[ii]

Or cette articulation entre les révolutions scientifiques et les révolutions philosophiques est ce qui induit, permet ou favorise des révolutions dans l’organisation de nos sociétés, dans nos modes de production. Ainsi, le paradigme industriel qui a marqué le passage à la modernité était intimement lié à une conception mécaniste et dualiste de la nature. Cette conception, dont Descartes fût l’un des promoteurs, a non seulement influencé les sciences dites naturelles (physique newtonienne, positivisme,…) mais également la pratique du management. Le taylorisme et la production en série sont le résultat direct d’une conception mécaniste de la nature et de l’homme.

Dès lors, ce n’est pas une coïncidence si les découvertes scientifiques révolutionnaires d’Einstein, Heisenberg et bien d’autres depuis les débuts du 20ème siècle commencent, près d’un siècle plus tard, à transformer radicalement notre vision du monde et pourraient entraîner des changements dans l’organisation de la vie sociale, dans les éthiques prévalentes, dans les philosophies qui les fondent[iii]. Changements qui sont d’autant plus bienvenus que l’état de la planète ne nous permet plus d’en faire longtemps l’économie.

Il nous paraît donc urgent et vital, pour notre bien-être et celui des générations futures, de rassembler scientifiques, philosophes et « managers » ou cadres d’organisations privées et publiques afin de mieux comprendre comment la science explique la nature aujourd’hui, et comment cela peut nous aider à anticiper ou promouvoir des changements inévitables et nécessaires. Non seulement dans notre société en général, mais également dans la gestion des entreprises ou des organisations publiques telles les institutions européennes.

En effet, les champs d’application pour les entreprises ne manquent pas et pointent vers une possible révolution dans le management ! Ainsi, la biosphère et les écosystèmes naturels ont beaucoup à nous apprendre sur la production et l’utilisation de nos ressources : nos modèles industriels sont en effet encore très simplistes et peu efficaces par rapport à ceux développés par la nature au cours des 3.8 derniers milliards d’évolution. De même, l’innovation se pense de plus en plus en termes d’écosystèmes de produits, services et clients[iv].

Le bio-mimétisme est également une source d’inspiration pour les petits entrepreneurs ou les dirigeants de grandes organisations. Que peuvent nous apprendre par exemple le fonctionnement des réseaux de fourmis sur nos propres réseaux sociaux (dont l’importance pour l’entreprise a explosé au cours de ces dix dernières années) ? Ou sur la conception de procédés industriels sans déchets ?

Le cerveau humain, quant à lui, est beaucoup plus complexe que n’importe quelle entreprise : des milliards de connexions de neurones, des centaines de flux d’informations circulant en parallèle, de multiples fonctions à accomplir en même temps. Tout cela auto-développé au cours des millénaires, et s’auto-organisant au cours d’une vie, sans concepteur stratégique. Quelle autre organisation est capable de prendre des décisions aussi complexes en quelques millisecondes ?

Et que peuvent enseigner aux managers les différentes formes d’organisations du vivant sur la compétition, la collaboration, le leadership, ou la gouvernance ?

Au sein des institutions européennes, des réflexions similaires pourraient permettre de nous interroger utilement, par exemple, sur les façons de poursuivre l’intégration européenne. Ne devrions-nous pas veiller à ce qu’elle se développe de façon plus organique et familiale, et non comme un état traditionnel ; avec des greffes qui prennent et d’autres non, des gènes constitutionnels qui s’expriment et d’autres pas ? La réflexion sur la nature et ses enseignements peut nous aider également, par exemple, à mieux articuler la dimension environnementale de l’agenda 2020[v], à orienter le futur programme de recherche Horizon 2020, à revoir les réglementations qui touchent le CSR (Corporate Social Responsibility) ou même, à repenser la gestion des Directions Générales de la Commission Européenne.

Notons cependant qu’aborder avec un œil réellement nouveau ces questions pratiques nécessite au préalable un changement dans notre compréhension de la nature de la nature et de notre relation à celle-ci. En effet, après avoir voulu la dominer pendant plusieurs siècles, nous prenons enfin conscience qu’une certaine humilité est nécessaire. La mécanique quantique nous apprend que nous ne comprendrons jamais tout, les échecs de l’intelligence artificielle, que nous n’imiterons jamais tout. Et c’est probablement cette humilité nouvelle qui devrait nous permettre de passer, comme le souhaitent Hawken, Lovins et Lovins[vi], à un capitalisme « naturel ».

Pour l’Europe et pour le monde, celui-ci pourrait être le signal-même d’une nouvelle révolution industrielle, compatible avec la finitude de la terre sur laquelle nous vivons. Comme nous l’avons brièvement évoqué plus haut, l’Europe a été le berceau de révolutions scientifiques et philosophiques qui ont transformé le monde. Elle s’est dotée ces 50 dernières années d’institutions et d’instruments inédits dans l’histoire de l’humanité. Elle a aussi acquis, même si trop souvent au travers de mésaventures tragiques, une capacité réflexive sur sa culture et celles d’autres régions du monde.[vii] Tout ceci et bien d’autres choses peuvent stimuler une nouvelle « renaissance » européenne capable, à la suite des découvertes scientifiques du dernier siècle, d’esquisser un nouveau projet de civilisation respectueux de notre environnement et des générations futures. C’est un projet à la fois ambitieux et humble. Vital. Au travail !

Laurent Ledoux

(avec le soutien de quelques amis : A.M-B, J-C. Blondiau, Pierre Portevin & G.C.


[i] Les présocratiques ont soulevé des questions sur la composition du monde physique, et sur les principes d’ordre et de mouvement. Le succès avec lequel ils parvinrent à répondre à ces questions contribua à une crise éthique et politique dans la société grecque antique – crise qui entraîna à son tour le déplacement de l’attention, de la philosophie nature vers la philosophie morale. Et la théorie éthique du contrat social, première tentative des Grecs anciens pour formuler l’origine et la nature de la justice, prenait modèle sur le paradigme atomique de la philosophie naturelle. Or, Socrate et les philosophes moraux qui lui étaient contemporains, les sophistes, vivaient et travaillaient à peu près un siècle après Anaximène et Héraclite. La philosophie morale ne commença à atteindre la maturité que vers le milieu du IVe siècle avant Jésus-Christ, avec le travail de Platon, Aristote et de leurs contemporains, environ un siècle après le zénith de la philosophie naturelle grecque, au milieu du Ve siècle.

[ii] Après la reprise de la philosophie naturelle grecque par la Renaissance européenne et les prolongements de la révolution scientifique du XVIe siècle, une semblable réponse de la philosophie morale eut lieu au XVIIe siècle, avec Descartes en épistémologie, Hobbes et Locke en éthique et tant d’autres penseurs européens.

[iii] La révolution qui a eu lieu au XXe siècle en philosophie naturelle – menée en physique par Planck, Einstein, Heisenberg, Bohr et d’autres, et en biologie par Clements, Elton, Tansley, Haldane et d’autres – sera suivie, à en croire l’histoire, par une révolution parallèle en philosophie morale. Dès lors, pour Callicott, « la philosophie de l’écologie qui s’est développée dans le dernier quart du XXe siècle est le laboratoire de l’avenir. »

[iv] Ainsi S. Elop, CEO de Nokia, a demandé que l’on redéfinisse sa stratégie en termes de compétition entre écosystèmes de produits, services et utilisateurs. D’où l’alliance avec Microsoft pour contrer les écosystèmes fermés de Apple ou ouverts de Google (« Nokia loses smartphone market shares », FT du 27 Janvier 2011, http://www.ft.com/cms/s/0/255a8506-2a07-11e0-997c-00144feab49a.html#axzz1XKg1bymG).

[v] Dont un des trois piliers de base est la croissance verte ou naturelle (http://ec.europa.eu/europe2020/index_fr.htm).

[vi] Natural Capitalism: Creating the Next Industrial Revolution, ed. Rocky Mountain Institute.

[vii] Sur ce point, il suffit de penser aux travaux du philosophe François Jullien, qui a revisité l’héritage occidental de la pensée grecque antique à partir de la pensée chinoise. A notre connaissance, malgré le dynamisme et la puissance économique actuelle de la Chine, aucun penseur chinois ne s’est embarqué dans une telle aventure intellectuelle et réflexive. L’humilité nécessaire pour entreprendre de tels travaux est similaire à celle qui nous sera nécessaire pour reconsidérer notre rôle dans la nature.

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Comments

  1. bonjour Laurent,

    je suis toujours étonné du “temps qu’il faut”, …Petit, en regardant fumer le pot de la voiture paternelle, je me disais déjà bizarre cette liberté de laisser voler au ciel quelque chose ,sans se soucier plus de ce qu’il en advient. Telle était la conscience de mon père. Pourquoi, moi, si jeune, me posai-je la question? Et d’autres, comme la “place” disponible sur terre ou croissent et se multiplient les mortels? Mon premier vote coïncide avec l’éclosion du parti Ecolo. Mais je n’ai pas les réponses: entre capitalisme et redistribution, s’invente une voie holistique, alors que tant meurent de faim ou de torture. Le challenge semble être l’individuation et la transformation de l’économie de marché: reprendre à la main noire ce q’elle subtilise. Un robot à reprogrammer. Les paramètres sont l’enjeu et la contagion par la valeur, un devoir. Ce qui est étonnant, c’est de se rendre compte que lesfondamentaux, nous les connaissons depuis la nuit des temps et qu’il est ardu de les remettre à jour, au quotidien. Merci pour votre action.

    1. Merci Bernard. Je partage ces souvenirs de jeunesse. Et je pense aux réactions de mes propres enfants qui semblent beaucoup plus conscients encore de ces problèmes que je ne l’ai jamais été. J’espère qu’ils feront mieux que nous. En tout cas, j’espère qu’il n’y aura plus besoin pour eux d’organiser ce type de séminaires 😉 Que les réflexions que nous y partagerons et qui semblent encore nouvelles pour certains, seront devenues évidentes pour tout le monde.

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